• 04

    Ils nous ont donc rejoints à notre table. Eux, leurs sacs, leurs cafés, leurs clopes et leurs bières. Je ne suis pas et je n’ai jamais été ce qu’on appelle une fille discrète et modérée. J’ai plutôt tendance à être rêveuse, passionnée, expressive voire expansive, je l’avoue. Et alors quand je suis amoureuse, c’est encore pire. Je n’arrive d’ailleurs pas à repenser à mon attitude démesurée sans honte aujourd’hui.
    Je crois que si Azra n’a jamais réagi à mes réflexions et gestes insistants c’est qu’il était ou aveugle ou vraiment pas intéressé. Et avec le recul et ce que la suite a démontré, je crains hélas qu’il convient d’appliquer dans mon cas la seconde proposition.
    Il sortait une bourde ? Je riais (même si c’était pas drôle). Il lançait un geste ? J’essayais de m’y accrocher pour pouvoir le toucher. Tout était prétexte pour me faire remarquer de lui. Et si je ne le disais pas par les mots, tout mon corps hurlait : Regarde-moi, regarde-moi, je suis là bon sang, je t’aime !
    Azra se comportait obstinément en bon copain. Chaleureux, amical, mais avec la distance adéquate que l’on s’impose quand on ne veut pas faire croire à l’autre que l’on veut aller plus loin. Et je ne le comprends que trop bien aujourd’hui. Morgane était morte de rire, naturellement, devant mes tentatives ridicules qui tombaient systématiquement à l’eau. Et son copain, mon dieu, son copain... Il semblait me déshabiller du regard avec ce petit air cynique qui me donnait l’impression d’être toute nue devant lui. Donc j’évitais tant que faire se peut de le regarder moi aussi...
    D’ailleurs il finit par se lever. Je crois qu’il ne m’a pas quittée des yeux tout le temps que dura sa phrase :
    - Excuse-moi Azra, mais j’ai encore des révisions pour demain, je vais vous laisser. Bonne après midi.
     
    Il n’avait pas fait vingt pas que Morgane s’était levée à son tour.
    - Moi aussi je dois remettre le nez dans mes bouquins. Cici ? Est-ce qu’en rentrant, tu pourrais passer au centre commercial racheter de la lessive et un peu de beurre, on n’en a plus... Oh mais attends, je vais te faire une petite liste de courses, ça sera plus simple...
    Et elle griffonna sous la table sur un morceau de nappe qu’elle avait arraché, pendant que je cherchais un stratagème pas trop débile pour pouvoir me suspendre au cou de mon voisin.
    Elle me le posa proprement plié dans la main au moment où elle quittait le café à son tour. Je me rappelle m’être levée, moi aussi.
    - Morgane attends, je ne vais pas m’éterniser non plus, on peut y aller ensemble si tu veux !
    Mais c’est là que j’ai senti la pression de sa main sur mon bras. Cette pression qui m’avait parcouru comme une décharge électrique et qui m’avait soudain bercée d’un torrent d’espoir.
    - Tu as une minute, Cici ? m’interrompit, Azra, je voudrais te parler de quelque chose...
    On y était ! On y était enfin ! J’allais avoir une discussion avec Azra... Vous vous imaginez bien ce dont il allait vouloir me « parler » bien sûr ! Forcément, puisque je m’imaginais exactement la même chose ! Je me suis sentie brusquement nerveuse, idiote et maladroite alors que j’attendais ce moment depuis des semaines.... Et pour me donner une contenance j’ai commencé à lui parler de son copain cynique qui me transperçait de son regard...
    - Ahah ! Me parler, oui, bien sûr... Dis donc, au fait ton pote, il me fait penser à un cactus.... Sérieux ! Tu sais comme la chanson de Dutronc...
    Et là, misère de moi, je me suis mise à chanter devant tout le monde. Ouais, l’amour ça rend vraiment très bête parfois.
    J’approche de la grille du cimetière et je sens que je rougis. C’est idiot, douze ans après ça me fait encore rougir...
    - Le monde entier est un cactus ! Dans mon lit, j’ai mis des cactus, dans mon slip, j’ai mis des cactus, aïe, aïe aïe ! Ouille ! Aïe !
     
    Heureusement, Azra, lui, n’était pas amoureux. Il m’a empoignée par le bras, rassise sur ma chaise et commandé rapidement un thé à une serveuse très jeune et très maladroite pour me faire taire. Alléluia ! Je me rappelle de cette interruption brutale de ma vocation de chanteuse au moment où je me rends compte que je fredonne encore ces cactus au fil de mes souvenirs, en traversant l’allée qui me sépare du crématorium.
    Azra m’a regardée longuement en rougissant. J’avais le cœur au bord de l’explosion. Dis-le, sérieux dis-le ! C’est oui, oui tout de suite ! Oui quand tu veux ! Dis-le !
    Et pendant qu’il cherchait visiblement ses mots d’un air gêné, j’ai trituré la liste que Morgane m’avait donnée, et que j’avais toujours en main. Je l’ai dépliée et lue au moment même où Azra avait fini par trouver la meilleure formulation possible à sa question.
    - Dis, ta copine Morgane... Elle a quelqu’un ?
    « Alerte, Cici, me prévenait la petite écriture hachée et régulière de Morgane sur le papier, c'était pas Azra qui te regardait ! C'était son pote ! »
    C’est là je crois que je me suis effondrée sur la table, en renversant à moitié mon thé sur le pauvre garçon. J’ai eu le sentiment de me prendre un retour de cactus dans la figure. Et je le confirme, les cactus, ça pique. Le regard pénétrant de l’ami d’Azra me défigurait dans ma mémoire comme s’il me transperçait de ses aiguilles. C’est là, je crois aussi que je l’ai dit pour la première fois. Avec le visage insolent de ce gars collé à mes rétines comme une sentence irrévocable.
    « - Je veux mourir... »
     

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  • Commentaires

    1
    Aziiat.
    Mercredi 20 Mai 2009 à 22:17
    Pauvre Cassie, personne ne la comprend... Surtout quand c'est côté coeur... Les images sont superbes et drôlement originales ! J'adore !
    2
    Enaya
    Mercredi 20 Mai 2009 à 22:58
    Je suis trop fan des images façon BD mdrrr
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    3
    simorette
    Jeudi 21 Mai 2009 à 08:43
    ça me fait trop rire les bulles... en même temps, Cassie est illustratrice, pas étonnant qu'elle voie sa vie sous forme de vignette...
    4
    Koelia
    Jeudi 21 Mai 2009 à 09:52
    j'adore les bulles!!! pauvre pauvre pauvre Cassie!
    5
    johnnyssa
    Jeudi 21 Mai 2009 à 11:18
    la vie est dure...
    6
    C'ian
    Jeudi 21 Mai 2009 à 14:59
    Mais si, moi je t'aime é___è <333
    7
    SheZeve
    Jeudi 21 Mai 2009 à 18:42
    HAHA ! xD Cassie est...Ya meme pas de mot assez fort je crois. Y a t-il un psy dans l'assistance ? lol La pauvre ! Comme j'aime trop lire cette scène en ayant avant lu la scène vue par Azra ! C'est génial. Sinon j'aime bien les bulles, ça donne vraiment un complément sympa au texte.
    8
    zohus
    Jeudi 21 Mai 2009 à 23:40
    Mais si, espèce de grue ! Corio il t'aiiiiime ! Pourquoi tu crois qu'il te dévore des yeux comme ça et qu'il essaye de te voir nue avec ses rétines-laser ? Il a même essayé de mater jusque dans le décolleté avant de partir le coquin J'adore les bulles XD
    9
    Rose
    Samedi 23 Mai 2009 à 13:03
    j'adore les bulles aussi! la pauvre...
    10
    Isis
    Dimanche 24 Mai 2009 à 18:14
    Comme toutes, j'aime beaucoup les bulles, c'est original. Et la personnalité de Cassandre est vraiment émouvante.
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