• 05

    Evidemment, lorsque je suis arrivée, ils avaient tous quitté l'église depuis plusieurs minutes. J'ai dû courir (en me tordant quinze fois la cheville) à  travers toutes les allées du cimetière pour rejoindre le cortège. Ils n'étaient pas bien nombreux. Ce petit comité m'a surpris au premier abord. Ils venaient de descendre le cercueil dans la tombe.

    Morgane ne m'en voulait surement pas de mon retard.

    Morgane savait bien que je serai en retard aussi pour ça (même pour ça, oserai-je dire).

    Morgane avait de la tendresse pour tous mes actes manqués.

    Les autres, en revanche...

    J'ai pourtant ralenti le pas quand j'ai aperçu l'assemblée en haut de la petite butée. Un peu à
    l'écart. J'ai pourtant fait attention à  ne pas faire trop de bruit. A ne pas me faire remarquer.

    Mais rien que le déplacement de l'air, dans ce silence pesant, a suffi à attirer tous les visages vers moi.

     

    La première phrase qui me vient alors à l'esprit est stupide et sans intérêt. En même temps je préfère la libérer avec cette tension palpable qui me compresse à  m'étouffer.

    - C'est la dernière fois que je mets ce chapeau...

    J'entends quelques soupirs. Je surprends quelques haussements d'épaules. Puis tout rentre dans l'ordre. Ils se désintéressent de mon cas désespéré.

    Ne t'inquiète pas Morgane, je ne te volerai pas la vedette aujourd'hui.

    Je calme le bouillonnement intérieur qui me secoue de sueur et de fièvre en détaillant les silhouettes qui se sont retournées.

    Tous me sont familiers. Ce grand blond par exemple, je sais que je l'ai connu. Mais d'où déjà  ? Il est accompagné par cette créature aussi blonde que lui, enceinte jusqu'aux yeux, gracile et féminine. Ses traits me parlent. Vaguement. Je ne parviens pas à  la remettre.

     

    Et tiens, cette fille aux cheveux rouges... Celle qui fait la tête de celle à  qui on a volé la soupe... Je l'ai surement croisée toute ma vie. Son visage fermé semble m'indiquer que sa mauvaise humeur n'est pas exactement due au chagrin. Croisée. Parlé à peine. Ou tout juste regardé. Je ne sais plus. Je ne me rappelle plus avec certitude.

     

    Le jeune homme maladroit, qui parle à  tout le monde, me dit aussi quelque chose. Je crois l'avoir vu à  plusieurs reprises chez
    Morgane. Mais son nom... Les circonstances, les liens m'échappent. Tout se découd, se découd si vite dans mon esprit...

     

    Je recule de quelques pas. Je ne veux plus en regarder d'autres.

    Quelques yeux prennent de nouveau appui sur mon visage maladroit. Mes gestes moites. Remplis de reproches.

    Tiens, encore en retard la greluche ?

    Décidément pas fichue d'arriver à  l'heure celle-là . Même aux obsèques de son amie.

    Si encore elle était discrète, mais elle n'a pas trouvé plus grand comme chapeau ? Elle compte faire le service des boissons
    avec ou quoi ?

    Est-ce qu'elle est sûre au moins d'être au bon enterrement, cette idiote ? Après tout, elle aurait été capable de suivre un cortège au pif du cimetière, avec sa mémoire de poisson rouge. Comme un petit chien.

    Mes pensées acides m'arrachent un petit rire léger.

    C'est ma réponse à  ces yeux accusateurs. La seule lutte que je me sens apte à leur confronter.

    Et dans cette foule de regards dédaigneux, je repère soudain deux prunelles d'onyx, dont la bienveillance et la tendresse apaise progressivement la compression de mes pauvres viscères meurtris de honte.


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  • 06

    Lentement, je m’avance vers lui.
    Ses yeux sont rouges d’avoir trop pleuré. Je le prends dans mes bras. Il murmure doucement quelque chose à mon oreille.
    - Je vais te sauver, Cassie. Merci d’être venue.
    Il a compris. Il sait. Malgré tout, le soulagement n’arrive pas à me gagner.
    - Merci, Azra.
     
    Je me décroche de sa poitrine. Pendant que chaque invité achève de jeter ses derniers mots, ses dernières fleurs, ses derniers regards en bas, Azra remplit ma main d’une poignée de terre.
    - Vas-y, Cassie.
    Il n’y a plus rien que ce coffre de sapin désormais. J’ai peine à me dire qu’à l’intérieur il y a le corps de mon amie. J’ai l’impression que plus rien n’a de substance et que je m’adresse à une boîte aussi vide que ma mémoire, en jetant la terre que m’a confiée Azra.
    - Adieu Morgane.
    C’est court.
    C’est nul.
    C’est inconsistant.
    En même temps, c’est tellement moi...
    Mais je ne sais pas quoi dire d’autre.
    Et tant pis si je sens encore les regards insistants des autres.
    Qu’ils pensent ce qu’ils veulent.
    Je n’ai pas besoin d’une tirade pour exprimer mon chagrin. Il ressurgira avec le temps. Avec l’absence. Et je saurai alors mettre les mots qu’il faut. Dans l’intimité. Mais je ne livrerai pas mes sentiments devant cette assemblée qui me méprise.
    Méprisez-moi.
    Méprisez-moi, vous qui savez si peu de moi en fin de compte.
    Je ne me rappelle pas de vous, car vous n’avez aucune importance. Vous vous souvenez de moi. Vos regards me prouvent que vous ne m’avez jamais oubliée. C’est ma revanche.
    Je me tourne vers Azra.
    - Tu pourrais me présenter à quelqu’un que je connais ?
    Il se penche à demi. Je l’entends chuchoter.
    - Je ne me rappelle pas vraiment qui tu as déjà vu ou pas... mais...
    Il hésite. Il balaye l’assistance des yeux. Soudain il a un mouvement d’arrêt. Son visage s’éclaire.
    - Bien sûr ! Lui, tu le connais ! Je m’en rappelle... C’était à la fac. Viens avec moi !
    Nerveuse, je glisse ma main dans la sienne. Et allez ! Les regards bis repetita ! En même temps, c’est pas comme si j’avais pas l’habitude...
    Il y a les filles qui attirent le regard par leur beauté. Celles qui l’attirent par leur esprit. Je l’attire par le ridicule. Et s’il y a une chose que mes trente années de vie m’ont enseignée : c’est que, résolument, le ridicule ne tue pas.
    La preuve ! Je suis toujours là.
    Nous nous avançons à travers ces autres. Fendant leur cohésion qui me renvoie à ma propre gêne.
    Et son corps est encore chaud.
    N’a-t-elle pas honte, devant son cercueil ? Donner la main à Azra ?
    Aucun scrupule, cette fille n’a aucun scrupule.
    Le bout du chemin est marqué par la silhouette d’un grand gars à la longue chevelure noir-de-jais. Azra pose une main sur son épaule.
    - Cassie ? Tu te rappelles de mon ami d’enfance ?
    Je blêmis. J’ai chaud. Mon sang monte tellement en pression que j’ai peur qu’il jaillisse par tous les pores de ma peau.
    Je ne l’éviterai pas. Pas cette fois.
    Perdu Cassandre. Cassandre perdue.
    Même joueur joue encore.
    En effet, de tous ici, lui... Lui... Lui ! Lui, je ne l’ai pas oublié.
    - Cassandre Parlanti, Coriolan Galen, nous présente courtoisement Azra d’un ton doux.
    Coriolan prend la main tremblante que je lui tends.
     
    Et ça y est... Je suis de nouveau toute nue. Je me couvrirais bien le corps de mes bras si je trouvais le moyen de récupérer la main qu’il tient toujours dans la sienne. Il faudra un jour qu’il m’explique comme il fait pour m’arracher tous mes vêtements aussi vite. Il les fait fondre, c’est pas possible...
    - On se connait, répond Coriolan sans me quitter des yeux.
    Sans me lâcher. Avec cet air cynique, ce mépris qui démontre manifestement un certain ennui de se retrouver à la colle avec la pimbêche de service.
    Le malaise est total.
    Cette fois je suis à terre. Je suis sous terre. Morgane. Avec toi. Enterrée vivante par le seul regard qui m’a toujours sondé plus profondément que les autres.
    Je souris de toutes mes dents.
    J’ai l’air d’une idiote.
    Ce qui veut dire pour les autres que j’ai l’air normale. Donc, quelque part, tout va bien.
    Mais c’était trop tard. Je l’avais dit. Encore. Je l’avais sifflée entre mes dents cette phrase que je ne sais décidément pas retenir. Hélas.
    - Je veux mourir...


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  • 07

    Il y a bien eu quelques contrats après la fac. Quelques illustrations que j’ai eu l’honneur... Pardon. Dont on m’a fait l’honneur de m’accorder la bienséance et l’intense privilège de dessiner. Une ou deux expositions aussi. Dans des cafés gothiques, ou punks. Les seuls suffisamment avant-gardistes pour accepter les œuvres d’une artiste au nom aussi inconnu que les deux collégiens qui avaient gravé Lola + Théo = Amour Eternel sur le poteau d’un feu rouge.
    Mais je vivotais. Tant bien que mal. Et l’année de mes vingt-trois ans, plutôt mal que bien, il me faut l’avouer.
    C’était ma dernière chance. Ce rendez-vous c’était ma dernière chance. Je m’étais promis que si ça ne marchait pas, cette fois je laissais tout tomber. Je faisais comme les autres. Caissière de supermarché. Vendeuse dans les rayonnages des magasins...
    Sur le chemin qui me conduisait vers la maison d’édition, j’ai passé le trajet à rêver cet entretien, à le fantasmer, à le sublimer si violemment que... Ben j’étais en retard quoi. Gravement en retard même (en même temps c’est pas comme si c’était très original venant de ma part).
    Autant dire que c’était assez mal parti.
    Je me suis retrouvée dans une pièce jonchée de cartons, entre un distributeur de café obsolète et une jeune femme assise entre deux piles de livres à me demander si je ne devrais peut être pas taper à la porte du bureau. S’il valait mieux que j’attende... S’il valait mieux que je m’asseye. Que je reste debout. Que je...
     
    - Vous aviez rendez-vous ?
    Ma jolie voisine avait joint un sourire à sa question.
    - Avec Adèle Cormon, pour illustrer la couverture du dernier roman d’Olympe de Courge.
    - Vous en avez de la chance de dessiner pour elle ! Ses romans connaissent toujours un immense succès ! Croyez-moi, c'est le meilleur moyen pour une jeune illustratrice comme vous d'attirer l'attention sur votre travail...
    Si elle avait voulu me détendre, elle y avait réussi.
    - Ah... Et vous l'avez déjà rencontrée ? Le succès ne lui a pas trop monté à la tête et n'est-elle pas devenue trop exigeante envers ses collaborateurs ?
    - A vrai dire, je ne l'ai encore jamais croisée ici. J'ai entendu dire qu'elle vivait la plupart du temps en recluse. Je crois que personne ne sait à quoi elle ressemble vraiment... A part Adèle Cormon évidemment. Elle n'a jamais accordé aucune interview ni participé à aucune émission de promotion ! D'ailleurs, vous ne trouvez pas que sa misanthropie se ressent jusque dans ses livres ?
    Et là, je ne sais pas ce qui m’a pris, mais avec le recul, je pense aujourd’hui que c’est cette réflexion qui a été la cause de tout... De toute la suite. Attendez, je veux dire par la suite, de celle qui me poursuit encore aujourd’hui hein, pas d’une petite suite sans conséquence. D’une vraie bonne grosse suite bien intense. Comme une publicité de café.
    - Sa misanthropie ? Ou sa misogynie ? On a l'impression qu'elle a des comptes personnels à régler avec les représentantes de son propre sexe ! Je crois plutôt qu’on a affaire à une grosse frustrée de l’amour, suite à un évènement dramatique qui serait survenu dans sa jeunesse qui l’aurait suffisamment abîmée pour... (euh non, stop, malheureuse, tu es en train de parler de toi là...) D'ailleurs qui vous dit qu'Olympe de Courge est une femme ? Puisque personne ne l'a jamais vue ! C’est un homme. Avec une belle et bonne voix de ténor, le masque viril agrémenté d'une moustache et le corps bourré de testostérones en fusion...
     
    Elle a tenté de retenir un éclat de rire, sans succès.
    - Ah non ! Si on fait un mix du début de la description avec la fin on obtient plutôt le portrait craché d'Adèle Cormon, notre éditrice !
    Je pense que c’est notre fou rire qui a fait sortir le masque viril bourré de testostérones d’Adèle Cormon et de son cigare du bureau.
    - Tamara, tu n’as pas la maquette du roman de Stéphanie Calvo à boucler, ma poupée ? lança-t-elle d’une voix aigre avant de m’inviter à entrer d’un bref signe de la main.


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  • 08

    Elle était seule. Pas d’Olympe. Ni homme ni femme d’ailleurs (désolée pour Adèle, mais c’était assez dur de la classer dans l’une des deux catégories)... En même temps ça devait être facile de se dissimuler dans le bazar ambiant de la pièce, voire même de s’y perdre carrément.
    Si bien que sur le coup, j’ai cru que...
    - Olympe de Courge ? demandais-je surprise en lui offrant ma main.
    Elle éclata de rire, laissant paraitre une rangée de dents jaunies par l’usage abusif du tabac avant de me tapoter maternellement l’épaule.
    - Ah ma poupée, j’aurais bien voulu avoir son talent... En revanche on m’a dit grand bien du votre et je brûle de voir les idées que vous avez commencé à coucher sur le papier.
    Trop stressée pour être heureuse de ce compliment, trop heureuse du compliment pour être confuse, trop confuse de mon embarras pour être adroite et trop maladroite pour... Bon non. OK. Je suis maladroite. Point. Bref, j’ai fait tomber tous mes dessins par terre en m’acharnant sur le nœud de mon dossier que j’avais trop serré. Adèle commença à les étudier tout en m’aidant à les ramasser. J’avais remballé le dernier en tremblant quand la porte s’ouvrit derrière moi.
    - Justement, s’exclama Adèle, quand on parle du loup... Coriolan, enfin te voilà, mon lapin ! Laisse-moi te présenter Mademoiselle Parlanti, qui va s'occuper de la couverture du roman... Et qui fourmille déjà d'idées plus intéressantes les unes que les autres...
    Et là, ce fut la catastrophe. Quand je me suis retournée pour voir le fameux Coriolan en question...
     
    Le monde entier est un cactus, il est impossible de s’asseoir ! Dans la vie y a que des cactus, moi je me pique de le savoir... Aïe, aïe, aïe. Ouille !
    - Aïe, aïe, aïe... Coriolan ? C'est toi Coriolan ?
    C’est un imbroglio de mots qui était sorti de ma bouche. Je ne sais pas si mon émotion était due au fait qu’Olympe soit un homme... Non je m’exprime mal. Je ne sais pas si mon émotion était due au fait qu’Olympe soit le cactus, ou plutôt au fait que j’avais instantanément reconnu le cactus...
    - On se connaît, il me semble !
    Dans mon lit j’ai mis des cactus.
    - Plaît-il ? m’envoya-t-il sèchement non sans une certaine arrogance.
    Dans mon slip j’ai mis des cactus. Et si j’avais en plus ça dans la tête, j’étais définitivement finie.
    - Je... tu... Enfin, Coriolan, on se connaît, non ? Tu ... Tu ne te souviens pas ?
    - Je ne crois pas, non ! J'ai toujours été très exigeant sur le choix de mes fréquentations. Et je préfèrerais que l'on s'en tienne au vouvoiement : le tutoiement est seulement pour mes amis !
    Hop, évaporé Dutronc. Plus de cactus. Plus de slip. Plus...
    D’un coup, je vivais ce que je faisais vivre aux autres. Bien fait pour moi.
    Enfin moi, d’ordinaire, je suis souvent plus mal à l’aise que ceux d’en face. Lui, en revanche, il me piétinait sans vergogne.
    Et ça avait gelé mes ardeurs de chanteuse encore une fois. C’était le moins qu’on puisse dire.
    J’étais de l’autre côté du miroir. Pour la première fois de ma vie.
    - Allons, mignonne, ne vous laissez pas impressionner par ce phallus sur deux pattes, tenta de me rassurer Adèle qui devait penser que mon brusque accès de malaise était dû à la froideur de Coriolan. Il aime rugir mais il n'a encore mordu personne... Enfin, pas à ma connaissance... Asseyons-nous et commençons par parler travail, nous n'avons perdu que trop de temps !


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  • 09

    Il s’assit en terrain conquis. Comme s’il allait me mettre dans son lit à la sortie de l’entretien. Avec une nonchalance qui me fit regretter d’avoir choisi le canapé plutôt que le fauteuil pour m’installer. Je reculai légèrement.
     
    Il cherchait à me provoquer. Il cherchait à me faire partir. C’était une déclaration de guerre. Et avant de réfléchir à ce que je faisais, je savais que je venais de l’accepter.
    - C'est cela, parlons travail ! feula-t-il, blasé, à ce propos vous me semblez bien jeune... Quel âge avez-vous donc ?
    - 23 ans mais...
    - Une débutante ! C'est bien ce que je craignais ! Avez-vous eu le temps d'acquérir quelque expérience dans le métier ?
    - A vrai dire, je...
    - Rassurez-moi. Vous savez illustrer autre chose que Martine à la ferme ou Petit Ours brun ?
    - Mais bien sûr, je...
    La voix énergique de Mademoiselle Cormon glissa comme un baume salvateur.
    - Mignonne, et si vous montriez à Coriolan vos dessins? Ils parlent d'eux-mêmes...
    - Bonne idée, montrez-moi donc ces chefs d'œuvre en péril qu'on en finisse au plus vite.
    Il était écrivain. Il maniait les mots et le langage. Il m’empêchait de m’exprimer. Je ne pouvais pas lutter par les mots. Je n’avais ni la verve, ni la rhétorique. Mais chacun ses armes, gueule d’amour (c’est vrai quoi, il est chiant, mais il a une gueule d’amour. Ca m’avait frappé à la fac et là ça me revient encore davantage en pleine figure. C’est vraiment pas le moment, en plus)... Tu as le vocabulaire, j’ai le coup de crayon. J’aurai dû lui présenter un à un les croquis que j’avais élaborés et ces autres encore que j’avais terminés en diverses occasions. J’aurais dû partager avec lui le feu qui m’avait animée quand je les avais fait naître sous mes doigts, comme autant d’enfants que j’aurais portés. Mais je lui ai coupé la parole moi aussi. A ma façon.
    Je lui ai tendu le carton. En entier. Qu’il les regarde lui-même. Aïe aïe aïe, ouille, aïe, aïe, aïe.
    Je crois qu’il ne s’y attendait pas. Je crois que personne n’avait accepté jusqu’à aujourd’hui de jouter contre lui. Personne n’avait encore osé affronter son insolence par une autre insolence. Dans son regard j’ai cru comprendre subrepticement qu’il aimait ça. Et je ne savais pas si c’était bon ou mauvais signe pour moi.
    Il feuilleta mes ébauches en silence.
    - Alors, Coriolan, ton verdict ? intervint Adèle sentant que le moment s’éternisait, as-tu d'autres questions à poser à Mademoiselle Parlanti ?
    - Non, toute question serait désormais superflue... Mais j'ai une requête... En forme d'épreuve en fait.  Dessinez-moi donc Olympe de Courge telle que vous vous l'imaginez, me demanda-t-il en me tendant une feuille de papier.
    Nom de Dieu, mais où étaient encore passés mes vêtements ? Ils s’étaient littéralement désintégrés. Son regard appuyé ne me lâchait pas. Le même que celui qu’il avait collé sur ma peau, il y avait cinq ans, au café. Enfin, pour le coup, s’il raclait encore il allait arriver à l’os, là...
     
    J’ai couvert machinalement mes seins à l’aide d’un de mes bras.
    Je me rhabillais ?
    Je quittais la salle ?
    Je renonçais ?
    La garde meurt, mais ne se rend pas.
    Ce n’était plus une question d’argent maintenant. Ce n’était plus une question de dessin. Ce n’était plus une question de roman ou de couverture, d’illustration ou de pseudonyme fantaisiste. Pour lui et pour moi, c’était une question d’orgueil.
    J’ai pris la feuille.
    J’avais parfaitement compris ce qu’il voulait. Il voulait que je lui dessine son pendant féminin. Il voulait que je lui dessine la femme qu’il respecterait. Il voulait que je lui dessine la seule qui soit assez cynique, assez irrespectueuse, assez désabusée par l’amour pour trouver grâce à ses yeux. Digne d’être lui.
    - Pygmalion ne veut pas une femme semblable à la statue. Pygmalion veut la statue, maugréai-je entre mes dents.
    Le problème (outre le fait que je conservais toujours mon bras pour masquer ma poitrine et que ça allait me gêner si je voulais dessiner) était que je savais parfaitement ce que je devais dessiner. Et ce fut dramatique, parce que, forcément, face à l’évidence, je ne pensais plus qu’à ça
     


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