• 20

    Il ne bouge pas. Je me sens un peu idiote avec ma main tendue. Il ne cille pas. Je me demande même l’espace d’un instant s’il respire encore. A ce point là ? Je te dégoûte à ce point là ?
    Un soupir me fait comprendre qu’il est toujours vivant. Mea culpa. Quand il saisit ma main, je crois sur le moment que c’est pour accepter mon invitation.
     
    Mais il m’attire près de lui avec fermeté pour saisir la seconde entre les siennes. Je sens ses pouces s’attarder sur mes doigts, juste avant cette petite pression qu’il m’adresse, comme pour me demander par le corps de me tenir immobile.
    Suspendue à cet étonnant moment de grâce, j’obéis.
    - Désolé, Cassie, me murmure-t-il avec cette voix chaude qui vibre en écho au fond de ma poitrine. Mais je n'ai pas envie de jouer à ça... Pas ce soir... Pas avec toi...
    L’obscurité dissimule ma nudité. Il a beau me regarder, je sais qu’il n’a pas pu me déshabiller, pour une fois. A la seconde où je sens ses lèvres effleurer ma peau, je ne suis plus qu’un frisson. J’essaye de retirer mes mains avant qu’il ne s’en aperçoive, en même temps je suis si troublée que je ne suis pas certaine d’y avoir mis force et conviction. Il en a gardé une contre lui. La chaleur de son épaule glisse dans mes veines comme un désir inassouvi depuis trop d’années. Je suis prête à te pardonner. Je suis prête maintenant. Pour un mot, pour une tendresse, pour un sourire de toi.
    Mais il lâche alors ma main.
    Pas avec toi.
    Les mots remontent soudain avec le froid qui regagne mon corps.
    Il me tourne le dos.
    Ca veut dire quoi : «  pas avec toi » ?
    Evidemment, pas avec moi...
    Tu as fait le charmeur avec toutes les filles aux funérailles pour obtenir leur numéro, mais pas avec moi... Tu as déployé des trésors de séduction avec les convives, mais pas avec moi... Tu as parlé à tout le monde, mais pas avec moi... Tu aurais dansé avec n’importe qui... Mais, pas avec moi...
    - Il n'y a pas de mal, c'était juste une proposition, tu sais...
    Je crois qu’il ne me reste plus que le Saint-Emilion à ce niveau là. L’humiliation est complète. J’attrape mon verre distraitement. Le tremblement de mes mains encore chaudes du baiser qu’il m’a donné manque de me faire déraper.
    - Il reste du vin ?
    J’entends juste le tintement du goulot de la bouteille heurter le bord de mon verre. J’entends son souffle silencieux me caresser le flanc. Je perçois sa présence. Je la perçois avec une force qui m’étreint jusqu’à m’écorcher.
    - Merci, mon amour...
    Qui a dit que l’humiliation était complète ? Non, mais je doute de mes capacités, moi... Maintenant elle est totale. Que dis-je, totale... Absolue, oui !
     
    Serais-je capable de redevenir cette Cassandre là ? Avoir assez d’humour pour me sortir de ce lapsus qui vient de m’enliser si profond que je crains d’être perdue. Je bascule la tête en arrière avec un rire alcoolisé.
    - In vino veritas.
    Pourquoi nier ? Je prolonge mes mots par le geste. Un geste aussi acide que mon esprit. Tu l’as dis non, greluche ? Alors va au bout... Va au bout de tes aveux, à présent. Au point où tu en es, ma pauvre fille.
    D’un mouvement sec,  je brise mon verre par terre.
    - Mazel tov, Cassandre, tu es vraiment la reine des connes !
    J’ai abattu ma dernière carte. Je suis comme un animal abandonné. Je me dirige contre ce mur. Ce mur là. Ce mur où il n’y a personne. Ce mur qui n’est là que pour moi. Ce mur contre lequel je vais pouvoir m’écraser... Et me volatiliser... Enfin...
    Sa voix me rappelle que je suis toujours là, hélas.
    - Cassandre ? La porte est ouverte. Tu viens ? On remonte ?


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  • 21

    Je n’ai pas le courage de me retourner. Ni de le regarder.
    Je reste collée à ce mur, comme on s’accroche à une porte de sortie, sans pouvoir fuir.
     
    - Excuse-moi.
    - T’excuser de quoi ? Ce n’est pas de ta faute si ça a tourné comme ça.
    - Pour ce qu’a dit ma cousine. Tout à l’heure.
    - Ah ! ca...
    Je peux choisir l’humiliation. Ne plus jamais le regarder. Le croiser. Lui parler... Lui, le seul que je suis capable d’identifier en tous lieux, toutes circonstances, quelque soit le nombre d’années qui séparent nos diverses rencontres. Soit je ferme définitivement la porte au seul lien qui raccorde ma sinistre mémoire à la vie. Soit je relève la tête. Et j’assume. Enfin.
    Le silence me guide doucement dans mon choix.
    Je relèverai la tête.
    - C’est vrai.
    - Tu n’es pas obligée d’en parler. Je n’ai rien demandé.
    - Ce qu’elle a dit c’est vrai.
    J’insiste parce que je ne le laisserai plus m’arrêter. Je ne veux plus m’arrêter. Il faut à la fin qu’il sache. Il me semble même qu’il est le seul vraiment digne de le savoir parmi tous ceux que j’ai côtoyé aujourd’hui. Le seul digne, puisque le seul qui ne fait pas partie de cette malédiction.
    Alors j’ai commencé, par le début. Pour qu’il comprenne. Pour me permettre aussi d’analyser plus froidement la situation et enfin me forcer à avouer ce que je fuyais depuis douze ans.
    - Je n’ai pas de mémoire. Je croise des visages, des gens. Je les oublie. J’oublie tout. Il y a quelque chose en moi qui se reformate. Systématiquement. Et je dois constamment repartir de zéro. Excuse-moi si je te tourne le dos, mais c’est plus facile pour moi de te raconter ça sans voir ton visage.
    - Ce n’est pas grave.
    - Merci. Quand j’avais treize ans, un soir, je suis allée embrasser mon père. Il était dans le canapé. Avec ses charentaises aux pieds, sa pipe, son journal. Il regardait la télé, et sa traditionnelle tisane fumait encore posée sur la table basse. Devant lui. Comme tous les soirs. Un soir normal.
    Je m’interromps un instant pour ravaler un sanglot que je sentais monter depuis quelques minutes. Il est hors de question que je me mette à pleurer devant lui. Hors de question que je ne puisse lui raconter cette histoire. Maintenant que j’étais décidée personne ne pourrait m’interrompre et surtout pas moi-même. Je refuse à mon corps le droit de me trahir.
    - Pardon. Je ne l’ai jamais raconté à personne. Tu es le premier. Même ceux qui, comme Azra ou Lucia, sont au courant pour ma mémoire ne savent pas pourquoi. Promets-moi de garder ça pour toi.
    - Je te le promets.
    - Je me suis penchée au-dessus de mon père pour déposer un baiser sur son front. Il m’a souri. Il m’a juste dit : «  bonne nuit ma chérie », j’ai répondu « à demain papa ».
     
    Je me rappelle qu’il m’a renvoyé un baiser soufflé. Je m’en rappelle parce que ce n’était pas un geste qu’il faisait dans ce rituel ordinaire. Il m’a simplement lancé un « à demain », lui aussi. Du bout des lèvres. Mais il n’y a pas eu de lendemain. Quand je me suis réveillée, il était parti. Il avait emmené ses affaires, ses objets, ses valises, tout ce qui pouvait laisser encore une trace de ce qu’il avait été ici. Comment ? Comment peut-on déménager quasiment la moitié d’une maison en une nuit ? Sans faire de bruit ? Sans alerter personne ? Comme ça, après avoir embrassé sa fille et lui avoir souhaité bonne nuit sur le ton le plus commun du monde. Comme si ce soir ressemblait aux précédents... Comme si ce soir serait identique aux suivants... Sans un mot. Une explication. Juste un rituel de coucher. Un « Bonne nuit » ou un « à demain ma chérie »...


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  • 22

    Je fais mine de ne pas avoir remarqué qu’il s’est approché de quelques pas. Dans mon dos. Pour garder le fil de ce que j’ai à dire. Je ne dois pas me laisser troubler. Je dois aller au bout. C’est trop tard maintenant. Quitte à m’écraser désormais contre ce mur, que je le fasse moi-même. Que j’achève cette destruction par mes propres moyens.
    - C’est depuis qu’il est parti que j’ai peu à peu commencé à perdre la mémoire des choses et des gens. C’est une protection. Oublier me permet de croire que je vais aussi l’oublier. Lui. Que j’arriverai à vivre le reste de ma vie sans jamais avoir la réponse à cette foutue question que je traine comme un poids depuis dix-sept ans. Pourquoi ?
     
    Il n’y a que de la souffrance dans le fait de s’attacher aux gens. On les perd. On est malheureux. Alors non, je ne m’attache pas. Je prends, comme ça vient. Et je passe à autre chose. Je tire un trait sur le passé. Et il n’y a rien quand je me retourne. J’avance  toujours les talons au dessus d’un gouffre béant. Prête à tomber. Et j’évite autant que possible de me retourner.
    - Tu te rappelles pourtant de Morgane et d’Azra, puisque tu es là aujourd’hui.
    Il a posé sa main sur mon épaule. Sans cérémonie. Sans se forcer. Très légèrement. Comme on dépose une plume ou un baiser innocent. Ce contact inattendu produit sur moi un effet bénéfique. Incapable encore d’affronter son regard, je sens un fluide se répandre dans tout mon corps. Il m’apaise. Et sa main me rassure à travers la légère pression qu’il donne à ses doigts.
     
    Alors j’ai achevé ma confession.
    Je suis calmée, je peux donc en venir aux aveux.
    - Uniquement parce que tu es dans ces souvenirs là. Uniquement parce que tu es là, Coriolan. Ma mémoire n’est construite qu’au travers des souvenirs que j’ai de toi. Et si je me rappelle des personnes autour c’est parce que tu apparais à un moment au milieu de cette foule anonyme qui m’habite en permanence.
    Il a retiré sa main. Il a certainement eu peur. Moi aussi j’aurais eu peur. Il doit me prendre pour une folle. Une malade. Et c’est surement ce dont j’ai eu l’air toute ma vie à ses yeux.
    Cruel destin de Cassandre : voir la vérité et n’être jamais crue. Lucia avait raison. Le seul homme que je reconnaitrais toujours sera l’homme de ma vie. Et j’admets enfin que Coriolan Galen était le seul homme que je n’avais jamais cessé de reconnaitre. J’admets enfin la possibilité que je puisse en être amoureuse. Depuis tout ce temps. Je finirais par briser la malédiction. Je finirais par me croire moi-même. Il ne me reste plus qu’à le mettre en mots, pour affirmer enfin l’existence de cette vérité que j’accepte doucement.
    - Tu es le seul que je suis capable de reconnaitre, Coriolan. Je t’ai toujours reconnu. Partout. En n’importe quel lieu, en n’importe quelle circonstance. Même si c’était fugitivement de l’autre côté d’un trottoir. Mais Cassandre est destinée à la solitude, et il a fallu que tu me détestes.
    - Je ne te déteste pas.
    J’avais fini. Je me suis retournée. J’ai eu le courage de relever la tête et d’affronter son visage. Il me parait plus doux, moins froid que d’habitude. Presque tendre dans son regard. Et quand il essuya la larme que je n’avais pas sentie rouler sur ma joue, j’ai cru voir un sourire se dessiner brièvement sur ses lèvres. Pas de l’espèce qu’il donnait aux autres, pas de ceux légers ou mondains dont il avait gratifié l’assemblée aujourd’hui. Non, un sourire d’une autre nature. Un sourire qui me fit entrevoir l’espace d’un instant la cicatrice profonde d’une blessure. Un sourire qui me disait « je te comprends ».
     
    J’aurais voulu que sa main s’attarde éternellement sur ma peau. Mais le geste resta aussi fugace que son sourire. Et quand il la laissa retomber le long de son corps, je me retrouvais une fois de plus à la case départ.
    - Je vais aller me rafraîchir un peu.
    - D’accord. Je te retrouve à l’intérieur.


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  • 23

    En sortant des toilettes, je suis allée voir Azra.
    Le bruit des autres parvenait encore jusqu’à moi, mais tout n’était plus qu’un brouhaha incompréhensible qui me faisait tourner la tête. Je sais à présent que je n’y retournerai pas.
    J’ai pris Azra dans mes bras.
    - Je vais rentrer, il commence à se faire tard. Si tu as besoin je suis là. Appelle-moi. N’hésite pas.
    - Merci. Je n’hésiterai pas. Cassie ?...
    Aïe... La pause qu’il met après mon prénom ne me dit rien qui vaille...
    - C’était quoi l’embrouille dans la cave ? Avec Coriolan...
    - Ah ? Tu as entendu ?
    Je baisse la tête. Je n’ai pas vraiment envie de répondre. Mais j’ai dû mal à trouver un prétexte pour m’échapper sur ce coup là.
     
    - Ce... C’est compliqué...
    Je ramasse mes dernières affaires avant de me tourner vers la sortie. Il n’insiste pas. Il a compris. Il n’aura pas de réponse ce soir.
    - Tu es venue comment ?
    J’étouffe un rire léger.
    - Azra, c’est moi. A pied, voyons ! J’ai raté le bus, je me suis fait chouraver mon taxi par Lucia, et il y avait grève des métros. A pied, Azra.
    - Cassie, il est tard ! Il n’y a plus de bus. Je t’appelle un taxi. Ce n’est pas raisonnable.
    - Non, laisse.
    Je le coupe dans son élan, au moment où il sort son téléphone portable.
    - Je ne me sens pas très bien, un peu d’air frais me fera du bien.
    Je ne lui laisse pas le temps de protester.
    - Cici !!!
    Je souris. Voilà un surnom qui semble ressurgir d'outre tombe.
    - Cici, me lance Azra avec un sourire qui tend tout son visage, j’ai appris que je suis papa !
    La nouvelle me porte un léger coup dans la poitrine. Morgane n'est pas tout à fait morte... Je retiens une larme quand je me précipite dans les bras de mon ami pour le serrer fort contre moi.
    - Je t'appelle demain... Promis... Je viens te voir... Je viens vous voir...
    - Nour, elle s'appelle Nour...
    - Je viens vous voir, Nour et toi...
    Je dépose rapidement un baiser sur sa joue avant de sortir dans le même mouvement sur le trottoir.


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  • 24

    Cela doit faire une vingtaine de minutes que je marche maintenant. Seule. Eclairée faiblement par la ligne de lampadaires qui se dresse le long de la rue. Une voiture ralentit à ma hauteur.
     
    Méfiante, à l’idée qu’il puisse s’agir éventuellement d’un pervers, qui tenterait de me violer et de m’enlever, pour me découper en rondelles bien tailladées au fond d’une vieille baraque désaffectée, je fais mine d’ignorer le véhicule dans un premier temps. C’est sa voix qui me fait me retourner.
    - Cassandre !
    La Mercedes s’arrête en même temps que mes pas. Mon cœur n’est plus qu’un étau. La douleur en est si délicieuse que je ne peux m’empêcher de sourire en me retournant. Et mon sourire doit être particulièrement radieux vu celui que me renvoie Coriolan depuis la voiture.
    - Monte, Cassandre. Je te raccompagne.
    - Cassie...
    Je le corrige en ouvrant la portière.
    Je finis de m’installer en m’excusant pitoyablement à travers des explications houleuses injustifiables où je tente de m’exprimer lamentablement sur le fait que j’avais cru qu’il était un pervers vicieux qui voulait me séquestrer... Que j’étais pas si fière que ça, toute seule, en pleine nuit, dans la rue, à plus d’une heure de marche de chez moi... Que... Il presse l’un des boutons de son autoradio pour faire taire mes bredouillements incompréhensibles. Merci à lui !
    Les premières notes me scotchent direct au fond de mon siège. Les yeux écarquillés, bouche bée.
    Il me lance ce petit regard en biais. Cynique et incroyablement irrésistible.
    - Je crois savoir que tu aimes cette chanson, Cassie...
     
    J’éclate de rire. Franchement. Sans retenue. Il me regarde. Lui aussi se met à rire.
    C’est là, je crois que je lui ai dit.
    - Tu es beau quand tu souris.
    Il a démarré la voiture et j’ai alors commencé à chanter « les cactus » au rythme de la musique qui nous emportait.
     


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