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    Coriolan


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  • 01

     
     

    La feuille de papier, roulée en boule, alla rejoindre les autres sur le bureau, à côté du cendrier débordant de mégots.

    01

    Coriolan, à bout de nerfs, se frotta vigoureusement le visage à deux mains, comme pour laver son esprit de l'engourdissement qui l'avait envahi.

    Cela faisait des heures qu'il s'acharnait à tenter d'écrire la première phrase du premier paragraphe du premier chapitre de son roman, mais il devait se rendre à l'évidence : l'inspiration l'avait bel et bien quitté. Au début, il ne s'en était pas inquiété, outrageusement confiant qu'il était dans les ressources de son imagination. D'ailleurs, pourquoi se forcer à écrire ? S'il se forçait, il écrirait mal; s'il écrivait mal, il s'énerverait; et s'il s'énervait, il écrirait plus mal encore. Mais les jours avaient succédé aux jours et les semaines aux semaines sans que la plus petite étincelle d'idée ne vienne le sortir de cette spirale angoissante ! La pression avait monté d'un cran quand Adèle Cormon, son éditrice, s'était mise à le harceler pour qu'il lui apporte enfin le premier jet de son manuscrit – ou tout du moins les dix premières pages – et le rendez-vous devait avoir lieu demain sans faute.

    Il rabaissa son regard vers le bureau.

    I-2

     Blanche. Sa feuille restait désespérément et immaculément blanche. Il allait bien devoir pourtant les remplir ces satanées dix pages... au risque de devenir à la longue aussi blanc que le papier lui-même.

    Il avait lu quelque part que, dans l'Égypte ancienne, l'écriture était comparée à la procréation : le stylet qui pénétrait le bloc d'argile fécondait la pensée. Et il se demandait avec angoisse si son incapacité actuelle à accoucher ses idées n'était pas un formidable pied-de-nez à sa vie intime débridée, comme un retour à un juste équilibre : son appétence charnelle contre son impuissance créatrice !

    « Foutaises ! Décida-t-il en reprenant son stylo. Écris. N'importe quoi mais écris ! »

    Il n'avait pas aligné trois phrases que George, sa chatte bien-aimée, bondit sur le bureau pour s'allonger nonchalamment sur son brouillon, l'empêchant de continuer.

    I-3

    - Alors toi non plus, tu n'aimes pas ce que j'écris ? Se plaignit-il en la gratouillant entre les deux oreilles.

    George lui répondit en ronronnant et en le fixant de ses larges prunelles pailletées d'or et d'agate. Coriolan plongea dans ce regard insondable comme s'il plongeait en lui-même. Il se laissa envahir par ces sensations de bien-être : la douce chaleur du pelage sous sa paume, les vibrations continues et profondes qui sourdaient du corps élastique. Des images tourbillonnèrent dans son esprit, se mélangèrent jusqu'à s'y dessiner de plus en plus clairement. Gagné par une excitation qu'il n'avait plus ressentie depuis longtemps, Coriolan déposa George sur ses genoux, alluma une cigarette et attrapa son stylo ; le félin émit un faible miaulement de protestation - décidément, les humains ne comprendraient jamais rien à la volupté de la paresse – et se mit à piétiner frénétiquement les cuisses de son maître avant de s'y rouler en boule.

     

     


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  • 02

    Coriolan ne se laissa pas distraire par la mauvaise humeur de George, car, pour la première fois depuis des mois, les mots affluaient et coulaient naturellement.

    Il y avait une maison au fond de la cour. Une grande bâtisse au teint pâle et livide que l’on voyait transpercer régulièrement les longs barreaux de la grille. Une lettre à la main, l’enfant n’avait pas osé entrer. Décalé, un peu sur le côté du mur, il regardait le tracé de la cour. La porte brune de la maison. Le béret qu’il portait, trop grand pour lui, avait dû passer sur la tête de nombreux autres enfants avant lui, car il était imprégné de tant d’odeurs qu’il en...

    La sonnette de la porte d'entrée retentit soudain, le coupant dans son élan.

     I-5

    ... car il était imprégné de tant d’odeurs qu’il en paraissait presque neutre. Bien sûr, il aurait pu partir. Bien sûr, il aurait pu...

    Deuxième coup de sonnette. Coriolan grogna. Mais continua vaille que vaille.

    Bien sûr, il aurait pu traverser la rue, retourner près du pont. Mais pas cette fois. Sans doute las de fuir, l’enfant dissimula un soupir sous le... *

    Troisième coup de sonnette.

    I-4

    - Rhaaaaaaaaaa !!! Abomination de la désolation ! C'est une machination ou quoi ? Bon. Reprenons. L'enfant dissimula son soupir sous... Misère ! Sous quoi, déjà ?

    Mais la sonnerie se fit alors désagréablement insistante.

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    * Mille mercis à Link qui m'a autorisé à utiliser le premier paragraphe de son histoire Strawberry Fields... {#}


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  • 03

    Ayant définitivement perdu le fil de sa pensée, Coriolan se leva de son siège et dévala quatre à quatre les escaliers. Ulcéré, il ouvrit presque violemment la porte, prêt à aboyer sur l'importun quand il reconnut Azra. Azra dont les traits douloureux et les yeux brouillés de larmes criaient sa détresse.

    I-6

    Envahi par l'inquiétude, Coriolan s'écria :

    - Que se passe-t-il Azra ? Il est arrivé quelque chose à ta sœur ?

    Mais Azra, incapable de prononcer un mot, se contenta de secouer la tête de droite à gauche.

    - A ta mère ?

    I-7

    Azra secoua à nouveau la tête, étouffant du mieux qu'il pouvait les sanglots qui menaçaient de crever.


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  • 04

     

    Coriolan l'invita à entrer. Il s'installa en face de lui, alluma une cigarette et attendit patiemment, ne voulant pas le brusquer.

     

    I-8

    Le silence se prolongeait, seulement entrecoupé par les sanglots de son ami.

    Enfin, celui-ci lui apprit d'une voix chevrotante la mort de Morgane.

    Coriolan ne répondit rien – qu'aurait-il bien pu répondre à un ami qui ne s'était jamais remis de sa rupture avec la femme qu'il avait si passionnément aimée et qu'il continuait encore à aimer malgré la manière dont elle l'avait quitté ?

    Il se leva, remplit à ras bord un verre de son meilleur cognac, qu'il lui mit d'autorité dans les mains.

    Il ne connaissait pas meilleur remède pour ramener un agonisant à la vie. Apparemment anesthésié par l'eau-de-vie, Azra reprit ses confidences, raconta les circonstances qui l'avaient amené à reconnaître son corps à la morgue.

    Coriolan l'écoutait en silence tout en se mordant la langue pour contenir le flot de paroles emplies de rancoeur qui se pressaient à ses lèvres. Azra avait besoin de son soutien, plus que jamais, mais il enrageait de constater que, même morte, Morgane avait encore le pouvoir de le faire souffrir.

    Il ne put s'empêcher à un moment de se récrier, indigné :

    -Ah non ! Pas de ça, Azra ! Elle ne revenait pas pour toi ! Elle ne t’a pas donné le moindre signe de vie depuis quatre ans, ta danseuse !

     

    I-9

     Mais Azra semblait vouloir se raccrocher à cet espoir insensé que Morgane ne l'avait pas oublié. Coriolan le laissa se bercer de douces illusions. Après tout, Morgane n'était plus là pour le contredire.

    Il ne réagit pas davantage quand Azra commença à lui reprocher ses multiples conquêtes. Seul un léger sourire trahit son amusement : dans leurs moments de complicité, c'était presque devenu un rituel entre eux de se moquer de leur vision respective de l'amour mais aujourd’hui, il laisserait Azra avoir le dernier mot.

    Il remplit à nouveau son verre. Encore. Et encore. Jusqu'au moment où son ami le laissa échapper au sol. Il s'approcha de lui, lui toucha l'épaule :

    - Allez, viens ! Il est temps d'aller cuver ton vin... Aide-moi à te monter jusqu'à la chambre d'ami...

     

    I-10

     Coriolan tira sur ses mains pour le mettre debout, le maintint fermement contre lui mais Azra pesait comme un poids mort. 

    - Ouch... ma tête... pourquoi ça tangue ? Annônait le jeune professeur d'une voix empâtée. Chuis trop vieux pour ces conneries !

    - Allez, un petit effort, mon vieux. Ou je ne vais pas réussir à te transporter jusqu'à l'étage... Ah là là... et dire que la nuit dernière je tenais une superbe rousse entre mes bras ! Je ne gagne vraiment pas au change !

    Mais Azra ne répondit pas : il s'était affaissé contre lui en émettant un léger ronflement.

    Coriolan le coucha doucement sur le canapé, le recouvrit d'un plaid et éteignit les lumières avant de quitter la pièce.

    Il était temps pour lui aussi de reprendre des forces : demain, il aurait à affronter la dragonne qui lui servait d'éditeur et il n'était pas sûr d'en sortir vainqueur.

     


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