Il y a une malédiction qui me poursuit. Depuis mes treize ans. Un évènement malheureux qui a fait de moi cette créature honteuse, cette femme distante qui semble ne s’attacher à personne. Jamais... Méprisée par le regard de tous ceux persuadés que je les méprise.
Je ne méprise personne.
Je souffre.
Je ne reconnais pas les gens. Je les vois. Je les rencontre. Je les perds de vue. Je les oublie. Je crée de nouvelles rencontres, cela m’évite de me rappeler. De m’y obliger. Et j’avance ainsi, de rencontres en rencontres, d’oublis en oublis. Avec cette apparence joyeuse et insouciante que je travaille jusqu’à la naïveté. Pour faire illusion. Tout en me nourrissant de la richesse que m’apportent ces personnes différentes, ces expériences différentes. Ces vies dont je m’abreuve un temps pour construire ma propre existence.
Mais dans cette masse de visages, il y a une chose dont je suis convaincue. L’homme dont je reconnaitrai toujours le visage, l’homme que j’identifierai sans aucune hésitation, à chaque fois que je le retrouverai, à chaque fois que je le verrai, même après des années de séparation, cet homme sera l’homme de ma vie.

Quelle utopie ! Savoir utiliser le drame qui me poursuit depuis l’adolescence pour le mettre au service d’une vie. De ma vie. En même temps, si cette prédiction vous semble aussi romantique, elle serait alors une bénédiction. Savoir reconnaitre avec certitude le seul être au monde que l’on se saura capable d’aimer. Combien d’êtres vivants rêveraient de pouvoir le faire sur cette Terre ?
Mais non. C’est réellement une malédiction.
Le mythe veut que Cassandre prévienne les Troyens du danger que représente le Cheval de bois sur la plage. Le mythe veut que Cassandre connaisse la vérité. Toujours. Le mythe veut qu’elle ne soit jamais crue.

Mon amie est morte.
Aujourd’hui c’est son enterrement.
Je l’avais connue à la fac, il y a maintenant douze ans.
J’ai eu trente ans hier, et je m’appelle Cassandre.
