On était à la fac lorsque je l’ai rencontrée pour la première fois. Et elle m’a tapée dans l’œil d’entrée. Mais pas d’un point de vue physique. Cela fait sans doute ricaner les filles, mais Cassandre, j’ai toujours eu l’impression qu’elle était de ma famille proche. D’ailleurs elle n’en parlait jamais, de sa famille, comme si elle n’existait pas. J’avais vingt-et-un ans, elle à peine dix-huit. Qu’est-ce que j’étais gêné au début… Parce qu’elle ne cachait pas trop qu’elle ne m’aurait pas repoussé si j’avais tenté quelque chose… Mais je ne pouvais pas m’empêcher de la saluer quand même quand je la croisais, de lui sourire avec amitié. J’adorais la passion qu’elle mettait dans tout ce qu’elle entreprenait, j’aimais ses lubies et ses emballements, quand elle se passionnait pour un livre, un film, un tableau…

Et ce jour-là, quand elle est venue nous chercher Coriolan et moi, à la terrasse du café, je n’ai pas pu lui dire non. Elle était avec Morgane… Pourtant, je savais que j’allais lui faire du mal, mais je n’ai pas trouvé d’autre moyen. Je voulais savoir pour Morgane et elle devait comprendre que je ne voulais pas autre chose que son amitié. Je n’ai jamais été autant mal à l’aise de ma vie je crois. Elle était surexcitée. Quand Coriolan puis Morgane sont partis, j’ai voulu me jeter à l’eau. Elle semblait si heureuse que j’ai hésité une fraction de seconde. J’ai même rougi un peu je crois. Elle en a profité pour lancer la conversation sur Coriolan.
« Dis donc, au fait ton pote, il me fait penser à un cactus.... Sérieux ! Tu sais comme la chanson de Dutronc... Le monde entier est un cactus ! Dans mon lit, j’ai mis des cactus, dans mon slip, j’ai mis des cactus, aïe, aïe aïe ! Ouille ! Aïe ! »
Elle s’est mise à chanter à tue-tête. J’ai bondi de ma chaise sans pouvoir m’empêcher de sourire pour la faire rasseoir. Je lui ai commandé le thé qu’elle préférait sans la quitter des yeux. Je crois que c’est la petite Vicky qui a pris ma commande. Et puis j’ai hésité. Un peu trop longtemps. Cassie continuait à se faire des idées à cause de moi et j’étais à la torture. Je me suis lancé enfin tandis qu’elle jetait un œil à la liste de courses laissée par l’amour de ma vie.
« Dis, ta copine Morgane... Elle a quelqu’un ? »
Et c’est là que j’ai regretté de ne pas être un autre. J’ai regretté de ne pas être capable de dire d’autres mots, ceux qu’elle voulait entendre même si je ne les pensais pas. De ne pas être Coriolan, pour qui les affaires de sentiments ne sont que broutilles. De ne pas pouvoir dire oui, en pensant demain je serai ailleurs…
Elle s’est effondrée sur la table. Littéralement.

Son thé a suivi. Je l’ai entendu murmurer une phrase dont je n’ai pas compris le sens.
« Non, Morgane n’a personne. » elle m’a lancé. Puis elle s’est enfuie.
Le lendemain, Morgane m’a foncé dessus à mon arrivée dans la fac, rayonnante.
« J’ai mon dernier exam tout de suite, mais si tu es d’accord on se retrouve à midi au café, ça te va?»